Isi. Laba.
1997.
Dépi ki tan ou pa vini isi-a ?
Ma nièce est de passage au Prêcheur, dans mon restaurant, dernier au nord de la côte Ouest martiniquaise. Sept ans qu’elle n’était pas revenue.
Trente années de haut, maintenant. An bel negres ki ka vini é pi mari’y. Son mari – première fois que je le vois. Sé an mèt-lékol, lédikasion nasional. Y grand épi zépol karé, comme sa femme. Des lunettes au nez, deux yeux très bleus qui parcourent les murs peints de la grande salle.
— C’est amusant.
Amizan ? Mes murs ? Sé fièté mwen ! On avait fait descendre un artis, 1984, spécialement de là-haut à Morne Rouge. Ses fresques et ses arabesques, ça a pris deux mois pleins, de temps et de salaire. J’y suis dessinée, an bel fanm ou sé di, an aristokrat.
— Là ? Ah bon…
Les années passent, que veux-tu ?
Puis les portraits ne comptent pas. Cette fresque, c’es l’historie. Cé an gran mouvman pou listwa pay’a : les Karayib face à l’arrivée des colons, les fausses ententes d’abord, puis le feu. C’est peint, c’est sous ton nez. Ça n’est pas la Joconde, ça te fixe droit dans le regard : cé Karayib-la ka kouri, fusils et flammes dans leurs dos jusqu’aux falaises pour l’ultime plongeon. Tèt premier, j’avais dit au peintre, peins-les kon si c’était ou memm ki té ka tonbé.
Lui fait son tour. Il rajuste ses lunettes toutes rondes, kon an John Lennon, et il étudie. Wi, éridi-a, ça ne regarde pas : sa é-ti-di. Une scène le retient. Un Nèg se tient devant un Blanc à zépol-gradé, monocle à l’œil, penché sur un papier, encrier et plume à la main, encadré de deux soldats. Derrière eux, au mur, est accrochée la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le mari de ma nièce se tourne vers moi, l’air docte.
— C’est un recensé ?
J’acquiesce.
— Hon hon.
Bien là sa France, qui après nous avoir affranchis a décidé de nous nommer. Patronymes tipik Martinik. Typiques pour qui ? Il se penche pour y voir plus près. Il feint l’étonnement.
— Son nouveau nom n’a pas l’air de lui plaire.
Le mari de ma nièce est bon cuisinier, i di. Il a envie d’apprendre comme il a appris le créole, il aime le piment et les épices, il est content d’arriver à la source de cette cuisine dont sa femme embaume leur nouvel appartement, là-bas presque Paris, Saint-Denis. Ma nièce me fait les yeux doux :
— Fè sa ba mwen, tati.
Tss tss. À son homme :
— Ou ka vini dimin matin.
Lendemain matin, huit heures, il est aux fourneaux. Pa menti, il se débrouille. Et heureusement ! Ici ça travaille dur, quinze heures le jour. Il surveille les sauces, les jus, s’étonne des belles réductions que je leur octroie et pince un peu le nez au-dessus de la friture qui noie jusqu’à la salle, pani aérassion isia. Vient le dosage des épices. Il voudrait assister, des détails ? Pies !
Dans les livres peut-être, on te dira kou manniè nou ka fè ça. Mais cher, ici c’est très simple :
— Cannelle, muscade, clou de girofle et bois d’Inde. Pani gram, pani centilit.
Le soir tombe, sûrement la septième fois qu’il a la même réponse. Bon boug, il a fait des efforts an tou jou-a, mais il est à bout : cannelle muscade girofle et bois d’Inde, cannelle muscade girofle et bois d’Inde – toupatou ! On le blague,songe-t-il. Il a vu faire pareil sa femme, chez eux là-bas, mais pensait que c’était un ersatz an bon lacuizin. Mais c’est la vraie cuisine de Martinik. Elle ne part jamais ! Ta femme connaît ses épices comme je connais les miennes, mon cher, sur le bout des doigts. Sé an maji nou ka fè ? Pitet. Peut-être un peu.
La nuit tombe, les tables se vident au profit de la famille accourue donner du doudou mwen à ma nièce chérie. Du planteur trône sur le comptoir et les bouteilles de Depaz circulent en ti punch. Je fais venir l’érudit en réserve. Ce soir, c’est une occasion spéciale.
Je sors des frigos les champagnes et lui en charge les bras. Il regarde les étiquettes.
— Vous avez les moyens, vous !
— On travaille.
— Et où est-ce que vous rangez ça ?
Je lui désigne un recoin sous l’escalier où les bouteilles s’étagent.
— Comme ça par trente-cinq degrés ! Vous n’avez pas de cave ?
J’en éclate de rire. On revient dans la salle, rassemblés autour de ma nièce à qui va la première coupe. Un toast, une première gorgée. Jamais tu ne boiras comme ça ailleurs. Là-bas, il te faudrait ta cave et lire l’étiquette à haute voix, épi petit-four an bouch-la, fé adan chiminé-a.
Mais ici, ton champagne dort par trente degrés et se réveille derrière la canne et le citron. Ça n’est plus ton champagne. C’est le nôtre.