Mes poèmes sont de mauvaises maisons
Si on ne mourait pas, je ne sais pas qui habiterait dans mes poèmes.
A sept ans je ne savais pas encore, mais toutes les maisons où j’écrivais étaient les maisons de l’absence. Elles avaient l’odeur du pain chaud et le parfum des produits de nettoyage. L’air été alourdi par l’ombre des absents, et la terre quittée qu’on ne retrouvait pas.
Grands-mères ont vendu ce qu’elles avaient de terre, les oliviers et les pastèques sous les bâches en plastique, pour aller trouver du travail en ville et nourrir leurs enfants. Deux femmes seules, symétriques, leurs départs deux lignes parallèles qui ne se sont pas encore croisées. Leurs enfants après elles sont partis, puis nous plus tard plus loin encore.
La continuité me manquait. Il n’y avait pas d’histoire de famille, pas d’endroit d’où être si ce n’est celui qu’on habitait à l’instant. La continuité est pour d’autres familles, riches et vénérables, leurs oliviers bien enracinés, leurs maisons en pierre solide bien plantées dans leurs terres.
Je crois que j’écris parce qu’il nous manque tellement. Personne n’a écrit nos histoires, nos noms, même nos dates de naissance. Quand on meurt l’ombre nous avale.
Mes poèmes sont de bien mauvaises maisons pour mes absents. Les fenêtres ne ferment pas, quand il pleut l’eau monte, et en automne les feuilles dorées s’empilent et cachent les mots.
Mes poèmes sont de mauvaises maisons pour mes absents, peut-être qu’ils en ont d’autres à hanter. Nos mémoires floues, instables, parcellaires et jamais d’accord.
Les photos qu’on sort parfois, les vieux albums, heureusement qu’un des oncles voulait être photographe. Les photos qu’on s’envoie sur Whatsapp. Les vidéos de mariage qu’on s’assoit pour regarder pendant des heures, les après-midis d’été, en appuyant sur pause pour espérer saisir un visage perdu il y a longtemps.
Je construis des poèmes comme des cabanes mais je ne suis pas menuisière, le plafond s’écroule, la nuit les courants d’air s’y bousculent. Je suis désolée, le poème est une mauvaise maison, si inconfortable, si pleine déjà de mots dans une langue qui n’est pas la vôtre. Je suis désolée, le poème vous est bien étroit.
S’il n’y avait pas toutes ces absences peut-être que je construirais autre chose, quelque chose de plus solide ou de plus harmonieux, quelque chose qui ne soit jamais triste, quelque chose qui ne laisse pas entrer le monde.
Il n’y aurait plus d’ombre entre les mots, pas d’interstices sombres où l’on ne sait pas qui se cache. Il n’y aurait peut-être plus de poème, juste une longue chaîne de mots solide et sûre d’elle-même, une vénérable bâtisse que peut-être personne n’habiterait.
Oumaima Khazari
Ce poème a été lu lors de la scène ouverte organisée dans le cadre de l’exposition "Promets-moi des adieux", le 14 septembre 2025 à Paris.