Faire un pas de côté
J’ai lu un jour un internaute qui disait qu’il ne se comparait plus aux gens riches mais qu’il leur retournait la question : “avec tout ce qui vous était servi sur un plateau, vous n’avez accompli que cela ?” Je ne sais pas si c’est mesquin comme réflexion ou plutôt absolument brillant. On fait un pas de côté, on voit le tableau en plus grand, on change de perspective et on s’apaise. Ce n’est pas moi qui ne suis pas assez, mais regarde-les eux, avec tous leurs privilèges, ils ne sont parvenu qu’à ça ? J’ai l’impression que c’est le constat que le monde se fait depuis le 7 octobre 2023, il s’est décalé de quelques centimètres, il a été libéré de ses œillères, le voile qui couvrait ses yeux s’est levé et il a vu l’occident en entier. Vous avez détruit, génocidé, pillé et c’est à cela que vous avez abouti ? Les relations publiques en comm de crise, le rêve américain, la civilisation, les droits de l’homme, la méritocratie, les démocraties libres, leurs héros, leurs découvertes, leurs exploits. Avec tout ce que vous avez exploité, le mieux que vous avez réussi à bâtir c’est ce système là ? Beaucoup pour peu, et rien pour le reste : le capitalisme au secours de quelques milliardaires et notre terre à l’agonie ? Un génocide qui se déroule en 4K sous nos yeux et aucun organisme mondial a le pouvoir d’arrêter ça ? Nos mobilisations massives, nos pétitions, nos communiqués, nos grèves de la faim ne font pas cesser la guerre. Nous ne serions donc pas libres au cœur de l’Empire ? Les immolations, les sacrifices, les bateaux humanitaires, rien n’y fera, rien ne fera cesser le feu pas même le soi disant cessez-le-feu déclaré qui n’arrêtera pas les tirs, les meurtres, les agressions, le froid, la faim, le blocus, l’interdiction de faire entrer de l’aide, l’interdiction de 37 ONGs ? Ils condamnent la résistance, le recours à la violence, rappellent les militants érigés en sains qu’ils ont édulcoré, tronqués de toute leur radicalité, amputé de toute vérité. Ils réécrivent l’Histoire, ne montrent qu’une toute petite lorgnette et applique leur filtre bien-pensant par-dessus chaque bout qui aurait le malheur de dépasser. Mais la montagne de carte s’écroule. On peut le voir maintenant. Et on l’entend s’écrouler. On entend aussi le bruit des bottes qui avalent des pilules de courage à chaque fois que l’Histoire montre sa face la plus sombre, ils s’auto-agrandissent, profitent du chaos pour faire des châteaux de sable sur nos décombres. Notre terre brûle-génocides-guerres-écocides-dérèglement climatique-fascisme, tout ça tue notre monde et ceux qui résistent sont emprisonnés, méprisés, diffamés et le monde continue de tourner comme si de rien n’était. Et la vie continue, il faut tout de même aller bosser, consommer, dépenser, acheter, investir. Il faut sauver la face, faire comme si de rien n’était. Les cadavres s’amoncellent, les corps faméliques apparaissent entre deux recettes, les personnes raflées par l’ICE sont kidnappées dans des vidéos entre une chorégraphie tiktok et une pub pour un masque LED rajeunissant, des enfants extraient du cobalt des mines pour qu’on puisse continuer à regarder et ignorer toutes ces vidéos sur les téléphones greffés à nos mains sales. Les Oscars où une gifle sur la scène fait plus de bruit que les pédocriminels dans l’audience, les Césars qui font une standing ovation à un violeur d’enfant mais laisse Adèle crier seule la honte, le prix Nobel de la paix est décerné à une femme qui le dédie à Trump et appelle Netanyahu à venir l’aider à faire un coup d’État au Vénézuela. En littérature aussi, nous ne sommes pas en reste. Le prix Goncourt 2024 récompensera une œuvre écrite sur le dos d’une femme malade qui n’était autre que la patiente de la femme psychiatre de l’auteur, pour ne mentionner que cela. L’illusion s’effrite comme un crumble tout chaud. Vous voyez l’arnaque ? C’est super bien ficelé, y’a rien à dire. On pourrait continuer comme ça longtemps, à coup d’indignations et de divertissement. D’ailleurs, Toni Morrison dira que la distraction est la fonction principale du racisme. On passera tellement de temps à justifier nos existences que le système continuera à nous écraser sous son rouleau compresseur parce que tout ça est inutile. Si ce n’est pas notre langue, notre alimentation, notre voile, la forme de nos tête, nos cheveux, nos yeux, notre couleur de peau, nos prières, ce sera autre chose. Ils trouveront toujours à redire. L’Empire s’effondre, il faut s’enraciner collectivement dans nos humanités.