Titre CNB
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MÊME SI LE FEU PARTOUT, LE SOLEIL SENAC TOUJOURS

Même si le feu est partout, la fumée qui monte au ciel ne réussira jamais à cacher véritablement le soleil.
Quand les incendies font rage, l’arbre, seul roi, salue la terre et rappelle au tronc calciné ce que le soleil fera avec ses racines et ses fruits : il fallait y croire, il fallait prier. Et puis la foi, il fallait la garder pour un autre type de pèlerinage quand la Mecque était au bord de la méditerranée, tournant le dos à ses anciens bourreaux qui, enfin, s’en sont allés.

Le poète, installé entre temps au tournant d’une ville qui remontait chaque escalier qui la dévalait, vit l’arbre ; il le reconnut. C’est là que le poète récitait sa poésie sur tous les fronts [1] et on voulait bien l’écouter :

salut terre de Dieu
exil de l’homme
verbe
arbre
seul roi [2]

Jean Sénac, fils de la mer, signait l’Algérie de son soleil à la fin de chaque poème. De ses vers écrits au fond d’une cave noyée dans un puits abandonné, jaillissait le soleil, grand comme un cœur. L’Algérie des années soixante, tout juste en train de souffler les bougies de sa gloire, marquait sa jeunesse par un centre de gravité toujours plus grand [3]. Là était la maison du poète. Et le peuple formait son recueil, ouvert sur des lèvres mordues.

Des années durant, les algérien.ne.s l’écoutaient sur la radio deux soirs par semaine, récitant ce qui faisait tenir le soleil sur son échelle. Chaque cave y trouvait une lanterne. Sénac y racontait les marges, y défrichait les luttes. L’Afrique se relevait, d’une jambe qui était pleine d’aplomb et d’une autre qui chancelait, de toutes les histoires périphériques qu’on lui a assénées. Elle se retrouvait enfin elle-même mais qui était-elle ? C’est ainsi que le continent-poème, nommé « Afrique », allait sur les ondes de la radio algérienne, à la bouche et à la barbe de Sénac qui scandait les luttes réussies, les luttes transies, celles que l’on poursuit et qui promettent, toujours, le poème au loin.

Alger se taisait devant tant de promesses. La foi avait atteint chaque balcon de la ville sainte. Sincèrement, on y croyait : les Blacks Panthers y résidaient [4], les cinéastes panafricains [5] y naviguaient leurs bobines, les peintres se languissaient de nouvelles couleurs et les gens, épicentraux et marginaux à la fois, étaient dans tout cela ; sous le soleil grandissant qui armait leurs cœurs de sa manne révolutionnaire.

Pour qu’un poème porte sa propre voix, il lui fallait la vérité de son peuple comme parabole à sa joie. En écho aux luttes qu’il entrecroisait pour entreprendre la compréhension réelle de tout un continent, Sénac dont l’arbre se tordait, glissait sur le soleil qui l’avait vu enfanter. On avait la foi, c’était la Mecque, ça aidait mais ça ne suffisait pas. L’arbre-tournesol avait besoin d’une boussole.

Quand on est au centre de gravité, tout devient périphérie notoire. Et même quand le feu érige des barrières allant grand vers le ciel, ses cendres s’abattent en pluie féconde sur les amas de nos volcans endormis. Mais l’Alger des années soixante-dix n’avait plus de poudre à canon. Ses enfants étaient des batailles naissantes, s’armant du verbe et de l’envie – pyromane peut-être – de maîtriser le feu. Puisque tout texte sacré ne doit pas être jeté, il faut impérativement le brûler. D’ailleurs, Alger la sainte a failli y passer en soixante-deux ; à la fin d’une agonie de lutte, le feu avait atteint sa poésie : la bibliothèque de sa fac centrale se vit brûlée vive par l’aigreur des colons tout juste chassés. Sénac a contribué à la replanter [6]. Cette bibliothèque est devenue son arbre depuis lequel il salue le soleil.

Mais cela ne suffisait toujours pas non plus : à la fin d’un été, d’un escalier, d’une ville qui ne savait plus vers où ni comment prier ; Sénac est assassiné [7]. Le soleil se mit à pleurer et les années de braise s’éternisèrent. L’arbre grimpe vers le ciel et son feuillage relie les luttes. Tout s’entrecroise pour éclairer la vérité. Sénac créait des ponts entres les pays d’Afrique, entre les rives des continents, entre les écrivains dans leur union [8], là-bas, dans un centre nommé Alger, capitale de l’Algérie [9].

Par la poésie, la périphérie devient centre. Affublée d’un soleil, elle devient Mecque. Centre de gravité auprès duquel se ressourcer. Car même si le feu partout, derrière les nuages de fumée, il y a toujours le soleil qui continue de briller :

salut présage du soleil
audace du nid
mémoire du prince
salut ô pour longtemps l’agonie de
la rose [10]

Aïmen Laïhem

L’illustration qui accompagne ce texte est de l’artiste algérien Mourad Krinah : "L’Heure est venue pour vous... 01", sérigraphie sur papier à partir de dessin et collage sur photographie, 70x100 cm, 2025

[1Emission radio « Poésie sur tous les fronts » animée par Jean Sénac sur les ondes de la radio algérienne, de 1967 à 1971
Illustration : Mourad Krinah, « L’Heure est venue pour vous... 01 », sérigraphie sur papier à partir de dessin et collage sur photographie, 70x100 cm, 2025

[2Extrait de « Matines », poème de Jean Sénac, dans « L’Enfant fruitier », éd. El Kalima, Alger, 2018

[3Entre 1962 et 1974, Alger constitue un carrefour pour les mouvements anticolonialistes et antifascistes, ce qui lui vaut le surnom de « la Mecque des révolutionnaires »

[4Entre 1969 et 1972, le mouvement des Black Panthers s’établit à Alger

[5Du 21 juillet au 1er août 1969, Alger accueille le Festival Culturel Panafricain où se mêlent musique, littérature, cinéma, expositions et théâtre de rue et où des artistes et des intellectuels venus de tout le continent cohabitent

[6Le 7 juin 1962 à 12 h 40, trois bombes au phosphore explosent à l’intérieur de l’université d’Alger, provoquant l’incendie de la bibliothèque universitaire, qui comptait jusqu’à 600 000 ouvrages

[7Assassinat à l’arme blanche de Jean Sénac à son domicile, le 30 août 1973. A ce jour, le meurtre demeure non-élucidé

[8Jean Sénac est l’un des fondateurs de l’Union des Ecrivains Algériens, constituée le 28 octobre 1963

[9Référence au poème « Algérie, capitale Alger » de Anna Gréki, Juste au-dessus du silence, éd. Terrasses, 2019

[10Extrait de « Matines », poème de Jean Sénac, dans « L’Enfant fruitier », éd. El Kalima, Alger, 2018