Chmicha sous les bougainvilliers
Terrasse des Tilleuls. Toulouse. Il est 11:26. Sans manteau un 29 décembre. Je retrouve la chaleur du soleil, quittée quelques années plus tôt pour l’autre côté du Rhin. En Allemagne, même quand il brille, le soleil reste froid. J’essaye de le garder en moi mais ses rayons peinent à se frayer un chemin dans la pénombre.
Il existe.
Il y a un autre soleil que j’essaye de retrouver. Il est plus loin. Je me suis déracinée parce que je crois que c’est ce que l’on fait dans ma famille. La tradition veut que pour commencer sa vie, il faut d’abord la quitter. Dans les pas de moui, qui a quitté Douar Kradda pour Casablanca. Dans les pas de ma mère, qui a quitté Casablanca pour Toulouse. Elles ont quitté leurs soleils, alors, j’ai fait pareil. J’ai quitté Toulouse pour Paris, Paris pour Mayence et Mayence pour Offenbach.
Je construis et pars pour me languir de ce que je laisse derrière moi. Partir et fuir.
Fuir ma peau, mes os, mes cheveux, mes yeux.
Ma langue.
S’approprier une autre vie, un autre corps, une autre langue que celle que ma grand-mère chantait doucement à l’oreille de ma mère. Je voulais bien parler allemand. Je voulais le parler parfaitement. Je voulais effacer les différences, comme on m’a appris à l’école de la république. Lisser ma personnalité, lisser mon identité, comme je lissais ma frange en troisième. Je me suis abandonnée à cette langue. Quitte à être différente, autant l’être vraiment. Une maghrébine qui parle allemand, bizarre ! - Tu ne parles pas le Darija, c’est dommage. La hchouma, c’est la faute des parents. Mes semblables et les Autres. Iels ne comprennent pas. Peut-être que personne ne leur a dit.
C’est pas ma faute.
On me l’a arrachée. Emplie de peur, ma mère a compris qu’il fallait se fondre, s’ablater, s’amputer. Si nous voulions (sur)vivre. Ce qu’elle a commencé, je l’ai achevé. C’est comme ça que ça marche, non ? J’ai fait ma lessive et je me suis lavée.
De moi-même. Je me suis mangée. J’ai tout rongé. J’ai tout avalé.
Autophage.
Moui est morte. Si nous avions pu, nous aurions parlé d’elle et de moi, de ma mère et du beau temps. Si nous avions pu, nous aurions parlé d’un temps que je n’ai pas connu et elle m’aurait raconté le sable, les champs, le soleil de son enfance. Si nous avions pu.
Mais moui est morte et je n’ai jamais su lui dire un mot.
Alors, partir. Partir en Allemagne et y découvrir un soleil. Ici, je me réapproprie mon histoire, je découvre et je mélange. Et quand je rentre, je vois la terre, les herbes, les champs, brûlés par le soleil du midi pendant l’été. Le vent souffle sur les branches craquantes des arbres qui n’ont pas cédé et les collines se dessinent et forment la silhouette de l’horizon. Des arbres séchés par le soleil, façonnés par le vent d’autan. Une nuée d’oiseaux danse et virevolte avant d’entamer leur long voyage vers le sud du sud.
Le sud du sud, d’ailleurs — je vole aussi.
J’ai mis 15 ans avant de remettre un orteil au Maroc. On me sourit, un peu. On me dévisage, davantage. Elle est incapable d’aller au-delà du labess koulchi bekheir. Une boule se forme dans ma gorge quand je veux parler. Un embouteillage m’empêche de respirer. Je ne comprends pas tout, alors, je me tais et je regarde ma mère. Les yeux emplis d’espoir d’une traduction discrète. On me reproche ma langue coupée. Personne ne leur a dit. Difficile de faire repousser un membre lorsqu’il a été sectionné. J’étais en pleurs sous les bougainvilliers en fleur. Les baghrir au miel et au beurre de ma tante ont séché mes larmes, comme le soleil le ferait.
J’ai souri et j’ai compris.