Titre CNB
Titre CNB

Sous le matronyme

Ma mère m’a légué son nom. Pas par romantisme.
Par nécessité.
Pour ne pas trahir.
Une manière de ne pas rompre une ligne invisible dont elle seule semblait mesurer la tension.

Mon père est blanc. Et il me semble aujourd’hui que cela, pour elle, avait déjà la gravité d’un écart comme une
première fissure dans un ordre qu’elle n’avait pas construit mais qu’elle s’était jurée de maintenir coûte que
coûte. À partir de là, elle n’a plus rien cédé.

Ce refus, elle ne l’a pas formulé — elle l’a inscrit dans nos corps. Nous l’avons appris sans qu’aucune parole ne
vienne jamais en donner la règle. Même nos prénoms devaient signaler d’où nous venions. Elle a agi comme si
tout était déjà en train de se perdre.

La famille chez nous n’a jamais eu les contours rassurants qu’on lui prête. Mon père parlait de « mafia » avec
cette distance moqueuse de celui qui se tient à la lisière d’un monde dont il ne possède pas les codes. Mais il ne se
trompait pas. Non pas dans le fantasme qu’elle convoque mais dans ce qu’elle exige ; une fidélité qui ne se discute
pas, des dettes contractées avant même d’avoir su parler et cette certitude obscure que toute sortie se paie d’une
perte dont on ne mesure jamais tout à fait l’étendue.

El Hmouzi. Ce nom ne désigne pas seulement, il signale. Il fonctionne comme ces mots de passe que l’on
murmure à voix basse pour être reconnu sans avoir à se justifier. Il ne s’agit pas tant d’hériter que d’être
immédiatement situé, replacé dans une chaîne qui ne commence pas avec soi et dont on ne verra jamais la fin.
Ma mère le portait comme on tient une position exposée, à la fois pilier et poste de surveillance, consciente qu’un
relâchement, même infime, suffirait à laisser entrer ce qui devait rester dehors. Elle ne s’est jamais rendue. Elle
avançait comme on traverse une frontière sous contrôle, les gestes précis, les papiers invisibles mais toujours
prêts, habitée par la conviction que la France ne pardonne aucune erreur à ceux qui ne lui ressemblent pas.

Chaque été, cette organisation silencieuse se remettait en marche.

Les valises apparaissaient d’abord, trop grandes, toujours disproportionnées.
Comme si elles devaient contenir autre chose que des objets ; des preuves, des intentions, peut-être même une
certaine idée de nous-mêmes qu’il fallait aller déposer ailleurs pour qu’elle ne se perde pas tout à fait. Elles
étaient remplies de choses modestes — vêtements, parfums, jouets fragiles — mais leur accumulation produisait
une sorte d’excès, comme si chaque objet cherchait à compenser une absence plus vaste.

La traversée de l’Espagne s’étirait ensuite, interminable. Les oliviers défilaient par milliers, silhouettes noueuses,
tordues sans jamais céder, enracinées dans une terre qui semblait pourtant les refuser. Ma mère les regardait
longuement.

Puis venait le détroit. Le bateau ne relie pas, il suspend.
Cet espace étrange où pendant quelques heures les hiérarchies perdaient de leur netteté. Les gens se parlaient, se
confiaient presque, comme si le fait d’être entre deux rives autorisait une suspension provisoire des règles. On
partageait de la nourriture, des récits, des fragments de vie qui n’avaient pas vocation à durer. Et pourtant dès
l’arrivée tout se refermait. Chacun regagnait sa place, son territoire, sa part de silence. Rien ne devait circuler
au-delà de ce qui avait été implicitement permis.

C’est lorsque nous étions au Maroc, en 2007, que mon grand-père est mort. Driss El Hmouzi ; Allah y raḥmo.

Je n’ai de lui que des images incertaines, presque effacées mais je me souviens avec une précision troublante du
moment où la nouvelle a traversé ma mère. Nous étions dans une voiture, quelque part sur la route de Fès. Le
téléphone a sonné et soudain quelque chose a cédé.
Elle n’a pas pleuré. Elle a poussé un cri.

Il m’arrive souvent de me demander : Que deviennent les larmes qui ne coulent pas ?
Ma mère ne raconte pas son enfance. Elle ne la cache pas non plus de manière frontale ; elle la maintient hors
d’atteinte comme si toute tentative pour y accéder relevait d’une intrusion. Il faudrait enquêter, recouper, poser
des questions avec la minutie de ceux qui savent qu’ils avancent en terrain sensible. J’ai essayé. Puis j’ai renoncé.
Il y a des vérités dont on pressent qu’elles ne peuvent être mises au jour sans provoquer un effondrement.

Alors elle a déplacé ailleurs ce qui ne pouvait être dit.
Dans cet espace-là, ma place d’ainée ne relevait pas d’un statut mais d’une fonction. Il ne s’agissait pas d’être
protégée mais préparée, endurcie. Chargée de maintenir ce qui devait l’être, de tenir là où d’autres pouvaient
encore vaciller ; et il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était peut-être la seule manière qu’elle
connaissait de protéger.

Elle pouvait être dure, parfois injuste, mais il y avait toujours, derrière, une logique qui ne se nommait pas.

Quand quelque chose cédait entre nous, elle ne parlait pas. Elle retirait sa voix comme on retire une présence et
le silence s’installait, non pas comme un manque mais comme une matière pleine et compacte qui occupait tout
l’espace. Il durait des jours, parfois des semaines. Rien ne venait le rompre. Aucun éclat, aucune explication.

Puis sans transition, elle revenait. Elle prenait un fruit, le coupait avec soin, en morceaux nets, précis, et me le
tendait. Aucun commentaire. Aucun retour sur ce qui avait eu lieu. Le geste suffisait. Le silence restait derrière
lui, intact.

Rien ne disparaissait chez elle, tout restait pris dans une réserve invisible où les choses continuaient de peser, bien
après qu’elles avaient cessé d’exister pour les autres. Elle gardait tout. Les traces, les images, les preuves
minuscules que quelque chose avait bien eu lieu. Les photographies s’accumulaient, comme si l’oubli constituait
une menace réelle, presque imminente.

Lorsque mes parents se sont séparés, elle est retournée chez mon père récupérer tous les albums photos.

Une mafia sans preuves est une mafia morte.

Je reconnais aujourd’hui en moi cette même inquiétude. Cette manière de retenir, de tout photographier, de
filmer, d’écrire, de fixer, comme si chaque chose non enregistrée courait le risque de disparaître à jamais.

Ma mère ne savait pas vivre à demi-présence. Elle traversait les lieux avec sa langue intacte, sa voix entière,
comme si céder un centimètre revenait déjà à disparaître. Dans sa Peugeot 205 rouge, le raï débordait des
fenêtres ouvertes. Les cassettes tournaient jusqu’à l’usure, les voix saturaient l’habitacle, empêchaient autre chose
de s’installer à la place. Elle m’appelait en darija au milieu de la campagne française, sur les parkings d’école,
devant les supermarchés, là où tout autour de nous semblait obéir à une règle silencieuse que je comprenais déjà
sans qu’on me l’ait jamais expliqué. Comme si le simple fait d’exister relevait d’un débordement qui nous mettait
soudain à la portée d’un regard extérieur dont je ne connaissais ni la logique ni la manière de nous atteindre.

Le cri de ma mère est resté.

Je crois que j’écris depuis cet endroit-là.

Camellia El Hmouzi