Tizi-Ouzou-Survilliers-Fosses
Je suis née en Algérie, à Tizi. J’y ai vécu les trois premières années de ma vie nichée dans les hauteurs du Djurdjura.
Quand j’y pense, des images me reviennent, toutes faites de joie : le soleil brûlant de la Kabylie, les bougainvilliers fushia plantés dans ma terre aride, les figues fraîches que je cueillais sur ces arbres magnifiques dont l’odeur me transporte à cet hier brumeux.
Et les kermouss aussi - le vrai nom que nous autres Bledard•es donnons aux figues de barbarie, comme les nomment ces barbares de colons, indignes de leur saveur douce et sucrée.
J’ai débarqué en pleine décennie noire : mauvais timing. Mon cerveau d’enfant a fait le tri, n’a pas gardé grand chose, et j’en suis partie comme j’y suis venue : sans aucun souvenir, à l’exception de ces images chaudes et floues qui flottent à la périphérie de ma mémoire.
Un Boeing d’Air Algérie.
Le pavillon de mes grands-parents.
L’étrangeté de cet air froid, humide, de ces gens froids, distants.
Une vieille dame blanche qui sent fort le parfum de vieille dame blanche me donne un Chamonix. C’est dégueulasse.
J’ai troqué mes kalb el louz contre ça ?
L’angoisse.
Survient alors un nouveau transit dans la ville voisine : Survilliers. J’apprends ce qu’est un code postal, on me le répète comme pour m’apprendre qui je suis désormais : 95470.
Ça sonne bizarre. Les consonnes résonnent comme une sentence : ça claque, ça siffle, c’est moche mais t’as pas le choix.
95470, arrêt Survilliers Fosses, RER D.
Les rares fois où j’en parle, je reste vague : "c’est un trou paumé à 35min de Paris". Les gens ne
connaissent pas, parce qu’il n’y a rien.
Ce n’est pas le rien de la campagne profonde. C’est le rien où personne ne va acheter une vieille
baraque à retaper pour y passer les week-ends quand le poids de la ville se fait trop lourd.
Vous savez, “déconnecter”, "se mettre au vert".
Le vert, je l’ai quitté en 1994.
Le vert, le jaune, le bleu, le Yaz,
Le vert de là-bas est le gris d’ici.
Les murs, le ciel, les gens : le bail aspire ton âme et tes rêves comme un bubble tea.
Survilliers est une chimère. Sur le papier, c’est une banlieue parisienne. Dans les faits, c’est une succursale du Purgatoire : périphérique à Paris, mais sans l’âme vibrante de Saint Denis, les marchés de Sarcelles, la vie de Bobigny. Il n’y a pas d’identité, seulement quelque 5000 bougs réunis par le hasard de la vie, des migrations, de la précarité ; certains aspirant à la vie calme de la campagne sans pouvoir y accéder, le compromis étant cet espace hybride que je n’ai jamais réussi à nommer.
La vie est un bingo, je me plains de mon lot de merde mais je sais. Je sais qu’il y a pire ; que d’autres quittent les leurs, risquent parfois leur vie pour venir vivre dans mon Purgatoire à moi. Malgré tout, mon ventre se noue quand j’y repense.
Inspire, expire. Plonge.
Dans les maisons aux jardins fleuris : des familles blanches, respectables, tout en névroses et en marqueurs de richesse de classe moyenne sup’. Les membres sont conseillers bancaires, hétérosexuels, abonnés au Figaro, pas racistes, mais.
Dans les immeubles de briques rouges et de béton gris : des noirs, des arabes, des roms, des blancs pauvres. Ceux-là sont de la bonne couleur, mais ! Jack Daniel’s à la main, quelques centimes rouillés en poche, celle d’un jogging bleu fatigué, fatigué comme ceux qui le portent, bleu comme les poches qui leur cernent les yeux : la famosa figure-repoussoir du beauf. Lui non plus, on ne l’aime pas. Il n’est pas comme eux : il est vulgaire, alcoolique, mal sapé et bat probablement sa femme.
Les autres, les basané•es, les métèques, les miens : nous peuplons, nous dérangeons, nous envahissons. Les maris bossent au marché de Rungis, les femmes gardent les gosses de celles qui gagnent un vrai salaire. Les adolescentes nordaf parlent et rient fort, les enfants jouent au foot : ça dérange les gens du square. Iels font du bruit, du ramdam, et sont trop basanés pour les laisser être des enfants.
Le cœur de la ville, c’est le centre commercial. Son ventricule droit le Proxy tenu par mon père, qui possède le titre honorifique d’Arabe du Coin. Les autres on s’en tape. Lui, il aurait réussi : il possède une moyenne surface, une boulangerie et une pizzeria. On le salue d’un sourire factice, il répond d’un sourire commercial. Je le surprends parfois à forcer son accent pour incarner le rôle de l’arabe jovial dans un accord tacite : il n’est pas comme eux, reste à sa place et joue l’immigré inoffensif pour la conserver. Toz.
À 18 ans, j’ai comme beaucoup migré vers Paris pour mes études supérieures : tout pour m’extraire de la ville-chimère. J’ai ainsi atterri en full dissociation dans une école privée de blancs friqués ; coincée dans un espace liminal entre deux mondes : trop blanche pour l’un, pas assez pour l’autre. Ainsi, je me pliais soigneusement aux liturgies de l’assimilation, à l’image tant de meufs racisées :
Louée soit la Sainte Trinité, Liner-Lissage-Longchamp. Zehma.
Tout sonnait faux,
La fragilité de l’illusion, L’imposture.
Face : un sourire ourlé de rouge Guerlain. Facade haussemanienne, gris sale sur blanc triste, la couleur du deuil de mon soleil brûlant. Cette face ma fille, ne la perd pas, tiens-toi droite même quand tu trébuches sur les pavés perchée sur tes escarpins de meuf blanche, celle que tu n’es pas.
Pile : des mots, des gestes, des vêtements brodés dont on m’a appris à avoir honte, cette honte dont j’ai honte.
L’Ourouboros se pare de vice, la boucle est bouclée, la métèque est baillonnée : ici on dit bonjour, pas Salam.
Mélanger du marron clair avec du blanc produit mille nuances, mais pour la blanchité, il n’en existe que deux : le brun et le blanc cassé. On casse la gueule au premier, on méprise le second.
Il leur sera toujours
Fêlé,
Taré,
Entaché
Par celles et ceux
Qu’ils ont voulu
Briser. Jamais,
Vous m’entendez ?
Jamais.