Titre CNB
Titre CNB

Le serment

« Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c’est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse. », Patrick Chamoiseau, Texaco, 1992.

Le cœur nerveux,
déjà gonflé d’orgueil
comme une lune pleine d’été,
défiant le Soleil qui traîne à faire place nette sur la dalle,
– je te reconnais bien là –.

Moi qui parle devant toi,
je ne tiens rien d’assuré entre mes mains.
Ou si peu de choses,
qu’elles me glissent chaque fois entre les doigts.

Mais, laisse-moi te raconter
cette histoire ancienne,
qui me revient comme un souffle chaud,
à la croisée de nos destins.

L’histoire de cette Mère,
expulsée de sa terre,
qui semble d’un autre temps
– ou peut-être de celui qui s’en vient –,
et d’une manière
de se tenir encore,
et de répondre encore,
à l’impossible condition de notre temps.

On raconte qu’elle avait l’éternité dans les yeux.
Et un tissu très ancien, brodé à même les cheveux,
lui coulant jusqu’aux pieds,
comme jusqu’au bord du monde.
Là, où elle se tenait précisément.

On raconte que c’est à cet endroit précis,
– depuis l’arête tranchante du monde –
qu’avaient été ensevelis,
à la va-vite,
presque n’importe comment,
sous une dalle de béton grossière,
les os de ses enfants.
– Sépulture de fortune, et sans stèle –.

On raconte que c’est à cet endroit précis,
– peut-être en vérité, en son point d’exactitude –
qu’elle entreprit de s’adresser au monde.
Elle parla distinctement
pour que chacun l’entende parfaitement.

Elle dit :
Voilà,
voilà ce qui arrive
à Celles et Ceux
qui n’ont pas de Patrie.

Elle poursuit :
Maintenant s’ils nous chassent d’ici,
est-ce que je laisse mes enfants ?
Je prendrai leurs os avec moi.
Je remplirai des sacs
avec leurs os
Et je les prendrai partout
Où ils nous jetteront.

Puis, ce fut le silence,
qui dura comme des siècles,
anticipant déjà, avec des gestes lents
d’une infinie délicatesse,
la tâche amère qui serait la sienne.

La suite de l’histoire ne nous dit pas où ni quand.
Mais, on raconte qu’à chaque nouvelle étape de son misérable périple,
– et il y en eut –,
cette Mère
recouvrait, inlassablement,
le contenu de ses sacs
d’une poignée de terre,
– poussière de terre, jetée à mains nues –
pour que se reposent un instant,
les os de ses enfants.

On raconte qu’à chaque nouveau départ forcé,
– et il y en eut –,
cette Mère
creusait encore la terre,
pour y récupérer ce qu’elle y avait déposé la veille ou l’avant-veille,
ne pouvant se résoudre à abandonner ici ou là
– presque comme nulle part –
les os de ses enfants.
Et cela, peut-être jusqu’encore aujourd’hui.

On raconte alors que là,
où la terre avait été retournée chaque fois,
à cet endroit précis,
des hommes et des femmes
s’étaient encore éperdument aimés.
À cet endroit précis,
des hommes et des femmes
avaient encore fondé un foyer.
Et que les enfants qui y naissaient,
– Ceux-là –
avaient les pieds poudrés de terre
au sortir du ventre de leurs mères,
tels d’étranges voyageurs,
ayant déjà parcouru un long chemin.

On les avait appelés
les Enfants aux pieds poudrés,
Le Nom que leurs parents avaient choisi pour eux,
tapi au creux de leurs entrailles.

On raconte qu’ils avaient l’éternité dans les yeux.
Et qu’il suffisait de les regarder,
pour sentir à nouveau son cœur battre,
et se souvenir des montagnes à gravir,
et du chemin escarpé à emprunter,
là où tout à ce jour avait été arasé.
Et de l’œuvre à accomplir.

On raconte que cela avait terrifié
tous les gardiens de l’Empire,
croyant voir là l’œuvre d’un démon
et pressentant la menace à l’ordre des choses.
Créatures des Enfers !
Déjà un pied dans la terre,
et pourtant nouveau-nés !
Vieilles âmes ! Vieux enfants !
Et leurs cœurs, à tous les autres !
Regardez leurs cœurs comme ils gigotent à présent !
Quelle arrogance !
On dirait une danse étrange !
Regardez comme ils se pressent
à se remettre en marche,
vers on ne sait où,
vers on ne sait quoi,
au beau milieu de toutes ces ruines !
Comment cela se peut-il encore ?

Le verdict aura été implacable :
Coupables, de haute trahison !

On raconte que tous les nouveau-nés,
marqués du sceau de cette vieille chose
– de la terre des os sans repos –,
furent brûlés vifs,
et réduits à poussière.

On raconte alors que chaque mère,
accouchant encore,
au creux d’une nuit propice,
et d’un ciel étoilé,
sur cette terre étrangement fertile,
d’un nouveau-né aux pieds poudrés,
s’empressait d’épousseter
de frotter
de lessiver
chaque portion d’épiderme,
chaque recoin d’ongle,
chaque ligne de vie,
noircis,
pour qu’il n’y paraisse plus rien,
aux premières heures du jour.

Ainsi, peu à peu, on crut le sort rompu.
Les gardiens de l’Empire en furent tranquillisés.
Et c’est ainsi que la légende fut oubliée,
et que l’histoire ne fut plus racontée.

Mais là,
où cette Mère avait encore et encore,
enterré, déterré et emmené chaque fois plus loin les os,
là où d’autres mères n’avaient eu plus que poussière
à emporter chaque fois, et à essaimer aux quatre vents,
là où des enfants aux pieds poudrés de terre, étaient nés
et avaient fait se remettre en marche des Hommes,
d’autres enfants continuaient de naître.

Ceux-là ne savaient plus rien de la légende.
Ni du serment de cette Mère,
ni de l’exact endroit de l’arête tranchante du monde,
ni de quel terreau étaient pourtant constitués leurs os.

Ils n’en portaient plus aucune trace, ni mémoire.
Peut-être juste une fulgurance qui persistait dans les yeux,
ou dans un muscle reclus,
innervé d’une présence ancienne
et dont ils ne savaient presque plus rien,
ou peut-être juste, l’essentiel :
– ce qui fait que le cœur tient –.

Toi,
à peine éveillé,
qui regarde la scène du monde, les yeux écarquillés,
et le cœur nerveux,
déjà gonflé d’orgueil,
comme une lune pleine d’été,
– je te reconnais bien là –.

L’image d’illustration du texte est extraite de « Genet à Chatila », film de Richard Dindo, 1999. Le texte est dédié à cette mère et au peuple palestinien.

Eve Giordani