Titre CNB
Titre CNB

وأنفسكم

il nous faudra
risquer notre peau
et se faire la main
à supporter leurs pluies
de cailloux et de balles
il nous faudra le cran à l’estomac et des rafales de gestes
d’amour
pour rétorquer à la pluie qui s’abat
il nous faudra
des grenades et des bidons d’essence
il nous faudra des corps virils,
les torses bombés qu’ils haïssent
et une main ingénieuse
qui d’un geste minuscule
enflammera la tête
de l’allumette
et divisera enfin le temps
en un passé et un futur

il nous faudra quelques poèmes tarés et une comptine pour enfant
quelques fruits bien mûrs, des morceaux de pain
une nourriture simple pour passer la nuit
la longue nuit
« Leïla saïda », chuchote Jedda morte
il faudra y laisser beaucoup de sang et un peu d’âme et tu le sais
c’est le prix à payer
pour que les anges de l’épaule droite entrent à nouveau ici

toi,
tu dois apprendre à reconnaître
que tout était déjà offert
avant la conquête intégrale
tu dois détruire les limites de ton corps insulaire
et saccager ta maison
moi, je dois reconstruire la mienne
tu dois t’oublier
je dois me souvenir
qu’Allah me préserve de dire mon prénom
sans dire celui de mon père

mon frère, puis-je déjà t’appeler de ce nom ?

toi, enfant de colon paradoxal
car toi aussi, tu as perdu ta terre, n’est-ce pas ?
et ce n’était pas une perte
c’était un rapt
tu dois t’oublier
pour t’en souvenir

toi, enfant de la civilisation paradoxale
car tu as perdu ton Dieu, n’est-ce pas ?
et tes langues et tes morts
et ce n’est pas une perte
c’est une privation
je sais que tu as faim

il nous faudra (mais tu n’aimes pas trop ce mot, n’est-ce pas ?)
le djihad par le cœur, par la langue
et par la main
pour retrouver une terre d’arbres et de fruits bien juteux
et puis, il nous faudra
quelques grenades et des bidons d’essence
et invoquer notre dette à la légitime défense
lancer nos poèmes ne suffira pas, tu le sais

le djihad par la main
mais mon frère, as-tu seulement encore une main ?

tu cherches de nouveaux imaginaires
sans mettre feu aux monuments
et tu arroses trop tes yeux
oui, tu te donnes trop de mal pour pleurer
tes larmes de culpabilité suspendent ton courage, tu le sais
il faut qu’une main te repousse
mange ta morale et ta langue
comprends-tu ce que veut dire qu’à Dieu seule je suis soumise ?
je t’invite dans ma foi, dans mon dégoût
dans la grandeur de notre promiscuité puante, le seul antipoison
dans la noblesse de mes sœurs voilées,
de mes frères émeutiers
qui embrassent la main de leur père à l’heure bleue
je t’invite dans la méchanceté de Jedda qui te hait
et te couvre les épaules
d’une laine
pour que tu n’aies pas froid
et qui me gifle moi aussi
car je suis comme toi, je n’ai ni main ni férocité ni conviction
c’est là que j’habite
ce venin est le nôtre

toi et moi, dans le fond, nous sommes faits de la même boue et du même ciel
qu’un mélange vertical de fables, d’humeurs et d’argile
il suffira d’une pluie - Allahumma sayyiban nâfiaan
pour renaître en négatif
et qu’une main de bravoure nous repousse du moignon
il est l’heure de nommer qui a coupé les mains
Seigneur que le temps est long !
à commettre le délit
d’amour
à s’entraîner à la pire des défaites[1], à la prière dans les ruines
à s’exercer sans relâche au sacrifice (mais tu n’aimes pas trop ce mot, n’est-ce pas ?)

alors Jedda nous répète :
al djihad bi amwalikum wa anfusikum
« luttez avec vos biens et vos âmes »
et tu le sais, mon frère
il n’y a qu’une seule question
où est mon bien, où est ton âme ?

Jedda plonge une cuillère de miel dans le lait chaud qu’elle nous prépare
et nous rassure, elle nous assure
qu’au commencement
d’autres pluies ont été annoncées
ce seront
des pluies de bénédiction

[1] Vers volé et remanié à Louisa Yousfi dans une publication Facebook du 9 août 2025.

Chems Bakkali